La Petite Vite de Roos Spekto

Lecteur précieux, je dois débuter mon texte par un aveu. Le coronavirus a réussi à percer mon imposante collection d’armures. L’homme ultra-auto-immunoprotégé aux tendances antisociales que je suis a craqué. La COVID-19 m’a pénétré sans avertir, sans consentement, sans lubrifiant. Et c’est à l’épicerie que l’improbable, voire l’impossible, s’est produit.

Aussi bien te le dire tout de suite, je fais présentement partie des privilégiés. Je ne travaille pas, mon salaire n’est point coupé et le stress n’est pas un grand facteur dans ma vie. J’essaie de faire ma part en respectant les consignes et en aidant mes proches. Au début j’allais voir le paternel qui croupit dans son deux et demi mal éclairé mais rapidement les centres ont été fermés aux visiteurs. Une fois par deux semaines je laisse devant la porte de ma mère à risque des victuailles en quantité suffisante. Je m’assure aussi que la famille de Philo et mes amis sont bien physiquement et mentalement. C’est pas toujours facile pour tout le monde mais le calme finit par reprendre sa place. Du côté de mes frères, c’est numéro un et j’en suis bien soulagé, car le plus jeune est si fragile et Rio, un peu trop rebelle dans l’âme. Depuis le début de la crise, Phil passe son temps avec sa console et sa mère alors que Rio, dans son appart, se promène entre son atelier pour y peindre des portraits comiques de Saint-Horacio et son frigo pour calmer sa tenace soif. Donc, pas de préoccupations de ce côté-là…

Cette mise au point étant faite, je me sens mieux pour te raconter mon histoire. Alors c’était il y a déjà environ quatre semaines que mon patron m’annonçait que je ne devais plus me rendre au boulot jusqu’à nouvel ordre. Les deux premières semaines, je dois te dire que les journées me semblaient vraiment longues. Mes routines, si bizarres et peu conventionnelles soient-elles, étaient soudainement brisées et je n’étais pas en congé, seulement en mode attente. Comprends-tu ce que je te dis? C’est seulement en vacances que je décroche un tantinet de la réalité, que j’oublie quel jour on est, que je n’ai pas nécessairement faim à telle heure le matin, l’après-midi pis le soir, que je me soucie crissement pas du lendemain. Là, c’était pas comme ça. J’étais sincèrement déstabilisé. Comme si je réalisais le sérieux de quelque chose préalablement pris à la légère. Puis en plus je saisissais pas tout, je contrôlais rien, je naviguais même parfois en pédalo sur une mer déchaînée. J’ai commencé par perdre la voix, toussé un peu, souffert d’un léger mal de gorge et de tête, perdu un peu l’appétit, combattu quelques maux de ventre, chié joyeusement mou, éprouvé de la fatigue… mais jamais je ne crois avoir fait de la fièvre. Vois-tu, à chaque début de printemps je me sens un peu comme ça, devais-je m’en faire pour ça? Au début, le ton était quand même léger quand le Premier Ministre prenait le micro. Puis les mesures ont augmenté à chaque jour. Le sérieux de l’affaire montait d’un cran, d’une autre coche le lendemain, d’un escalier complet le surlendemain.

Devait-on se sentir mal d’être parti en voyage la première semaine de mars? d’être allé prendre une bière avec des chums avant le confinement? d’avoir vu le show des Goules à quelques heures de la fermeture de la ville? d’avoir couché avec sa psy avant l’interdiction des décideurs? Toutes des questions devenues insignifiantes lors de ma dernière visite à l’épicerie du coin car le passé n’existe plus. Tout se passe désormais au présent. La faucheuse invisible est parmi nous, l’objectif est de l’éviter. La méfiance, la peur et l’inconnu plongent la grande majorité dans un état second. As-tu croisé les mêmes regards que moi, lecteur observateur? Certains clients rampent presque sous leur panier devant la menace potentielle au coin de l’allée, d’autres font d’immenses détours pour contourner les gens louches. Un simple toussotement provoque des réactions d’un bout à l’autre du commerce. Je me pensais au-dessus de tout ça, plus fort que la moyenne, à l’abri des dangers, du stress et du grand doute. Foutaise. Au moment de payer mon dû sans contact avec ma carte de crédit, j’ai regardé la fière femme d’une cinquantaine d’années appuyer sur quelques touches de sa caisse, prendre les papiers qui en sortaient, me demander si je les désirais et me souhaiter une bonne fin de journée avec une sincère chaleur humaine malgré une tension palpable. Je l’ai remerciée du fond du cœur, lui ai souhaité la pareille et me suis dirigé rapidement vers la sortie, camouflant du mieux que je le pouvais mes yeux pleins d’eau, réalisant que la COVID-19 m’avait sournoisement atteint pas mal plus que je n’avais osé l’imaginer…

T’auras pas de poids si t’as pas d’argent
Et un grand sac scellé de honte
D’avoir cru en une flaque de vent
J’parle des magiciens d’un passé sombre
Bien plus foncé que la couleur noir
Dans 5000 ans on pourrait bien y croire
Des bains de sang, des dents sur le trottoir
Dans 9000 ans ton Dieu meurt dans l’histoire
Le tout-puissant qui donnait tout
Même le cancer aux enfants

P-S: Je dédie ce texte à ma famille, à mes amis et à tous ceux qui se dévouent au front pour le bien commun.

 

 

Crédit photo: Yann Robitaille Artiste

 

 

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