Tout le monde en parle…

J’ai longuement tergiversé à propos du titre à donner à cette chronique. Les premiers jours, c’était Lettre à mon frère. Puis sont arrivées d’autres idées comme Rio et Dolly, Les Raisins de la Colère, Banderole Climatique et Mes Amis les Martyrs. Comme tu peux le deviner, fin lecteur, je changeais souvent au gré de mes humeurs et de mes lectures. Les réseaux sociaux, ça magane son humain pas à peu près. Puis il y a eu cette présence au show de Lepage…

Dans le fond, au lieu de te narrer mon récit comme d’habitude, je me permets de te partager la lettre que j’envoie à mon frère à l’instant même. Ça fait ton affaire? Si c’est le cas, gâte-toi. Dans le cas contraire, on se donne rendez-vous pour ma prochaine chronique. Avoue que c’est un bon deal!

Cher Rio,

Je venais à peine d’ouvrir les yeux quand j’ai entendu la nouvelle à la radio. Je savais que c’était toi et je soupçonnais Dolly d’en faire également partie. Tu me l’avais pas dit, mais en même temps tu m’avais donné certains indices. Je te voyais moins, tu te remettais en forme, tu te choquais plus rapidement quand les gens t’obstinaient à propos des causes qui te tiennent à coeur. Ta patience avait atteint ses limites. Alors quand ton Facebook Live a poppé sur mon cell, tu as confirmé mes pensées. J’ai décidé de changer le planning de ma journée; le travail se passerait de moi et je me promènerais là où je pourrais réfléchir correctement.

J’ai marché l’équivalent de trois fois l’île de Montréal tellement mes pensées m’absorbaient. Surtout quand je faisais la gaffe de lire les commentaires sur les réseaux sociaux. Des gens choqués, ça me dérange pas trop. Des désaccords musclés, je peux vivre avec ça. Par contre, je me suis aperçu que j’avais des limites quand les insultes et les menaces se multipliaient. J’avais mal en-dedans comme t’as pas idée, mon bro. Mon intérieur se tordait, se nouait, se crispait ou cherchait à s’expulser à chaque fois qu’une personne (est-ce vraiment le bon mot?) dépassait honteusement les bornes et vous traitait comme des criminels qui auraient maltraité des enfants, violé des femmes, brûlé un village tout entier ou tué des personnes âgées. Certains souhaitaient vous voir croupir en prison pour la vie ou tomber mortellement en bas du pont. Tu imagines, Rio, à quel point ces gens étaient bien plus extrémistes que toi en fin de compte? Surtout que la plupart de ces commentaires haineux n’étaient même pas rédigés par des gens qui avaient « subi » les dommages collatéraux de votre action. Et je te fais grâce de mes observations à propos de la qualité de la langue de ceux qui vous méprisaient au plus haut point…

En fait, te raconter ma promenade et les journées qui ont suivi ne changeront pas grand-chose dans ta vie, encore moins en ces temps de tempête extrême. Cependant, j’aimerais partager avec toi ce petit moment magique survenu dimanche soir. Puisque tu étais submergé par les médias, par tes amis, par tes collègues et par tes propres émotions, je t’ai laissé vivre tes trucs sans trop te déranger. Conséquence étrange, je ne savais pas vers qui me retourner pour jaser de ce qui se passait dans mon propre intérieur. J’ai pensé à Phil, quelques secondes, avant de me raviser. Notre benjamin ne devait même pas être au courant de l’actualité, branché sur sa console ou accroché à sa mère. Par contre, une autre idée m’est venue en tête. Tu n’en reviendras pas. J’ai pris mon courage à deux mains et mis mon orgueil de côté pour me rendre à la résidence de notre paternel. C’était quand la dernière fois? Autour de 2010 j’imagine. En résumé, rien n’a changé depuis. Le bonhomme est encore branché et alité comme à l’hôpital. À part respirer, ouvrir les yeux et émettre quelques sons, rien ne se passe. Est-il conscient de ma présence? Me reconnaît-il? Les éternelles questions sont encore valides. Sa télé est allumée du matin au soir comme dans le temps. RDS évidemment. 

Il était autour de 20h30 quand un texto du Soldat m’a fait réaliser que la grande messe télévisuelle du dimanche soir était débutée. Le grand vide et l’odeur de pisse m’avaient arraché la notion du temps faut croire. À part un timide salut en arrivant, je n’avais prononcé aucune parole depuis mon arrivée, presque deux heures plus tôt. Je m’étais même peut-être endormi sur la chaise rembourrée déguisée en fauteuil vintage. Mon regard et mes pensées ne possédaient aucun dénominateur commun, hormis le flou. Je me suis ressaisi, emparé de la manette et botté le cul afin de changer de poste. J’étais venu pour ça après tout même si ça ne me tentait pas vraiment.

Notre paternel n’a même pas bronché quand RDS est disparu de son champ de vision, c’est presque pas croyable! Avant, on aurait mangé une méchante bonne claque en arrière de la tête juste pour s’être approché de la manette, hein? Son état végétatif m’attriste énormément même si le vieux est peut-être plus commode comme ça quand on pense à tout ce qu’il nous a fait subir. Anyways, je m’égare. Je t’ai écrit cette foutue lettre pour te dire que je pensais à toi, que tu me manques en esti ces temps-ci pis que la scène qui a suivi m’a chaviré d’aplomb. Le segment télévisuel tant attendu est enfin arrivé. Je switche drette là au présent parce que je veux te faire vivre le moment comme je l’ai vécu. Lepage nasille des syllabes et le caméraman nous offre un zoom de Dolly et toi. Un craquement de lit se fait entendre. Je me retourne vers le bonhomme; rien n’a changé. Le show continue. Dolly répond à une question. Tu prends le relais. Je suis persuadé que j’entends encore un craquement de lit. Mais le père bouge pas. Ses yeux fixent l’écran par contre. L’entrevue se poursuit. Je vous entends vaguement. J’observe le vieux. Il est vivant. Il est conscient de quelque chose. Peut-être est-il juste en tabarnaque parce que je lui fais manquer sa game à la télé? Je ne sais pas. Mais ses yeux parlent. Je n’ose pas le déranger, ni me placer devant la télé, ni m’approcher de la manette. J’attends la fin de votre passage avant de bouger. Quand les derniers mots de politesse sont échangés sur le plateau, Papa ferme doucement les yeux. Une toute petite larme s’échappe de son oeil gauche et meurt sur ses lèvres, là où un semblant de sourire prenait forme…

À bientôt, Rio!

pont

Yann Robitaille Artiste

 

 

 

 

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