L’Étranger

C’était un mardi glacial de mars, signe que l’hiver n’avait pas l’intention de quitter la ville de sitôt. Tout un contraste avec la chaleur du pub qui nous caressa dès que Gontrand ouvrit la porte.

– À boire, aubergiste! avions-nous tous crié pour exprimer notre soif avant même d’être attablés.

Cinq pintes étaient apparues comme par enchantement, gracieuseté de Josée, notre sympathique serveuse. La place était étrangement bondée pour un soir de semaine, comme si les gens avaient décidé de fêter quelque chose inconsciemment sans attendre au vendredi. Trinquer en bonne compagnie, voilà ce qui semblait être la chose à faire afin de combattre cette désagréable température.

Entre chaque gorgée, la mâchoire de Gontrand ne chômait point. Des histoires de job, des récits grivois et, surtout, des doléances à l’endroit de la gauche de plus en plus présente ces jours-ci. « Ça commence à manquer d’ordre dans la société. On peut boire, s’amuser pis baiser comme des cochons, n’en demeure pas moins qu’il y a un temps pour chaque chose. À force d’abuser, on finira par payer une note très salée! » Ce type d’envolée allumait à coup sûr Igor, notre pote anarchiste au lourd passé communiste. L’ordre établi et les valeurs judéo-chrétiennes lui puaient au nez.

– Cesse de vitupérer ainsi, vieille croûte, tu sais très bien que c’est de la foutaise! Les dirigeants politiques et religieux seraient si fiers de toi; soyons des moutons, rentrons dans le rang, travaillons fort pour eux!

– Tu extrapoles mes paroles, Igor.

– Pas tant…

Igor ne put compléter sa pensée tellement la bourrasque fut foudroyante. En effet, un nouveau client venait tout juste de pénétrer à l’intérieur de l’établissement, accompagné d’un souffle saisissant. Trois pas plus loin, la porte s’était refermée bruyamment, provoquant un silence malaisant. La sale gueule du type n’aidait pas à assainir l’ambiance. Son regard perçant balayait la pièce, comme s’il cherchait quelque chose ou quelqu’un. Puis il s’assit au bar, entre un loustic édenté et une dame à moitié endormie sur son tabouret. Le barman prit sa commande non sans grimacer un brin.

– Vous avez déjà vu cet homme-là, les gars? demanda Igor, sourire en coin.

– C’est pas un homme, c’est un monstre! répliqua sèchement Gontrand.

– La virilité, ça t’effraie toujours un peu, Gontrand. Tu te sens menacé, tu te caches derrière ta pilosité et ton conformisme pour te sentir rassuré; en fait tu es comme une autruche qui se met la tête dans le sable, mon ami.

– Igor, peux-tu me sacrer patience un brin? T’as pas rapport. J’aime pas ce type, c’est tout. Il dégage quelque chose de mauvais, je le sens mais je peux pas l’expliquer.

Igor avait lâché prise mais son sourire narquois ne s’était guère effacé. Plutôt que de participer à la nouvelle discussion qui naissait à notre table, il s’était légèrement reculé, se positionnant de façon à mieux pouvoir observer l’étranger. Même la nouvelle ronde de pintes ne réussit à le déconcentrer, chose plutôt rare dans son cas. Josée n’en fit pas de cas en ramassant les verres vides et en prenant la commande des jeunots assis à sa droite. Les trois garçons ne devaient pas avoir l’âge légal de boire de l’alcool depuis très longtemps si l’on se fiait à leurs moustaches molles ainsi qu’à leurs fringues stylées.

– Les Habs se qualifieront-ils pour les séries? demanda soudainement Marco, comme pour alléger l’atmosphère.

– Oublie ça, le cordon du cœur leur traîne dans la marde pis le coach sait même pas coacher! répondit en postillonnant Séraphin, coupant du même l’envie aux autres de participer à un semblant de débat.

Pendant ce temps-là, Igor s’était levé pour aller rejoindre l’inconnu. Il faut croire qu’une certaine chimie opérait entre les deux puisque plusieurs shooters apparurent devant eux. Le loustic édenté laissa son banc à Igor et quitta l’établissement. Curieusement, nous ne perçûmes aucune trace de vent…

– Ça sent pas bon, les gars. Je vous le dis, ça sent pas bon!

– De quoi tu parles, Gontrand? Ça te dérange à ce point-là qu’Igor s’amuse un peu? répliqua sèchement Marco.

– Vous comprenez pas qu’il y a quelque chose qui se passe présentement. Je m’en fous qu’Igor ait des goûts pour la chose masculine, ça ne regarde que lui, vous me l’avez souvent répété, mais là, genre drette là, ça dépasse cette dimension-là. C’est pas un homme qu’Igor courtise, c’est un démon!

– Un démon? Tu charries pas mal, Gontrand. Vas-tu nous sortir un autre truc religieux pour essayer de nous faire avaler ta théorie? demanda Marco, qui s’esclaffa en nous voyant retenir péniblement nos propres rires.

– Savez-vous quel jour nous sommes, messieurs? Bien sûr que non, alors je vous annonce que depuis quelques minutes nous sommes mercredi, et pas n’importe lequel, celui des Cendres. Il serait temps de payer et de sacrer notre camp, avec Igor évidemment!

– Tu nous niaises, n’est-ce pas? Tu ne crois pas vraiment ce que tu viens tout juste de nous débagouler j’espère!

– Marco, l’heure est grave! Riez tous de moi comme vous le voudrez demain, mais de grâce faites-moi confiance aujourd’hui pour une fois, juste cette fois-ci!

Un doute envahit simultanément nos esprits. Et si Gontrand n’était pas dans le champ? Difficile à croire, certes, mais admettons l’hypothèse. Nous n’avons jamais eu une preuve de l’existence de Dieu, puis là, sans trop savoir pourquoi, le diable viendrait faire son tour en ville pour repartir tout bonnement avec une âme qui aurait fêté après minuit, passant ainsi du Mardi gras au Mercredi des Cendres. Possibilité complètement farfelue, cependant la frayeur que nous lisions dans le regard de Gontrand rendait sa théorie plausible.

– On fait quoi, alors? osai-je demander à voix basse, presque honteusement.

– Occupe-toi de notre ami Igor pendant que Marco et moi détournons l’attention du diable.

– Le diable, le diable, faudrait pas capoter non plus! T’es pas sûr à 100% mon Gontrand. J’accepte de suivre le plan, mais je perds pas mon sens critique pour autant. D’ailleurs, c’est quoi mon rôle, grand manitou?

– Séraphin, trouve Josée et paye notre dû. On se retrouve à l’extérieur dans quelques minutes.

– Méchant rôle de mes deux, ça! Tab…

Séraphin n’avait pas terminé son mot que l’étranger lui lança un de ces regards assassins. Je commençais à penser que Gontrand avait peut-être raison après tout. Inutile de vous dire que je n’aimais pas ça.

– Séraphin, c’est pas le temps de mettre de l’huile sur le feu! Fais ce que je t’ai dit et calme-toi immédiatement! ordonna de façon ferme Gontrand.

– Tu me prends pour qui mon hos…

La porte de l’établissement s’ouvrit avec fracas. Une violente rafale fit tomber quelques verres ainsi que la perruque de la dame toujours à moitié endormie. Je me levai pour me diriger vers Igor, mais le vent m’empêchait d’avancer, d’accomplir ma tâche. Remarquez que Gontrand et Marco vivaient la même difficulté de leur côté. Notre plan tombait à l’eau. Était-il déjà trop tard pour en créer un nouveau? Malheureusement oui. Igor et l’étranger s’échangèrent un langoureux et profond baiser, puis ils quittèrent le pub sans nous adresser le moindre regard.

La porte se referma, le vent s’essouffla et le brouhaha festif reprit vigueur. Gontrand, Marco et moi courûmes à la fenêtre pour apercevoir Igor, main dans la main avec sa nouvelle flamme, disparaître petit à petit à l’horizon. Nous ne le savions pas encore, mais ce serait notre dernière image de lui. Nous sortîmes, à la fois honteux et inquiets, espérant revoir notre ami rebrousser chemin. Hélas, ce scénario ne se produisit point. Et lorsque Séraphin nous rejoignit sur le trottoir, le retour à la réalité fut plus que brutal.

– Hey les boys, je me suis royalement fait avoir ce soir. Non seulement j’ai dû payer pour nous quatre, Josée m’a également refilé le bill d’Igor et de son sympathique amoureux…

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